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Press
Release
Karen Knorr
Filles du Calvaire, Paris
Exposition du 27 mars au 17 mai 2003
Vernissage le jeudi 27 mars de 18h30 à 21h30
Solo Exhibition 2003 :
Art Centre of Salamanca, Salamanque
18 June-17 August 2003
L’image se pose sur le seuil de l’espace, comme le verbe ouvre
celui du temps. Pour le faiseur d’images et le conteur d’histoires,
tout est question de savoir comment ces outils de sens s’emploieront
à franchir ce seuil, afin de parvenir au paysage et au récit.
C’est à dire des inventions, des structures cohérentes
et autonomes, dont la fonction est d’instrumentaliser les dimensions
théoriques de la perception pour offrir un support tangible à
une mise en forme de l’imaginaire, ce dédale invisible et
pourtant évident. Tout est question de stratégie dans ces
représentations, dont la mise en perspective des êtres et
des choses ne peut faire à moins de la mise en abyme de leur âme.
Dans chacun des œuvres de Karen Knorr, l’espace et le temps
sont sous influence, totalement reformulés « en intérieur
» (en quelque sorte « indoor ») par des éléments
fabriqués, qui tendent à restituer la présence du
monde sur fond d’absence d’une quelconque réalité
spontanée. Les portes de ces lieux intestins n’ouvrent que
sur eux-mêmes, et les fenêtres occultent la vue dans l’éclat
de la lumière ou le mutisme des ténèbres, quand elles
lorgnent pas sur une pièce close (cf. « Virgin with Child
»). Cependant les murs du palazzo Taffini sont loin d’être
aveugles. Au contraire, ils se surpassent et deviennent voyants par la
grâce de la quadratura maniériste qui dissout la matière
opaque dans les échos optiques d’une architecture aérienne
; par l’envahissement de la couleur qui apporte son épaisseur
chromatique et emblématique ; par l’ordonnance des ornements
qui structurent la géographie du lieu auquel ils transfèrent
leurs attributs. Dans leur démultiplication, ces architectures
fictives plongent au plus profond du regard ; si elles trompent l’œil,
elles ne trompent pas l’esprit auquel elles sont dévolues.
Toute la Nature est là, dans l’articulation de l’effort
subliminal de la vision, entre l’éblouissement de la vue
et la résurgence de la sensation intuitive et mémorielle.
Dans ce tissu imaginaire que l’art du peintre et du sculpteur a
tendu sur le réel, se trouve le projet du paysage : extraire du
monde une représentation exemplaire, et, par cette médiation,
par cette intervention, déclarer sa propre existence à ce
monde. Le paysage constitue la mise en scène permanente de cette
confrontation, déclinée dans l’inventaire esthétique
des formes et des couleurs, interprétée dans la dimension
historique et narrative des symboles. En projetant le tableau dans l’image
photographique, Karen Knorr engage une ultime dématérialisation
du réel, sans pour autant quitter l’univers des formes. L’enregistrement
des artefacts à la surface de l’image les inscrit dans un
nouveau rapport ; ils mettent leurs signes et leurs sens au service d’une
représentation successive ; ils deviennent les indices d’une
Nature que n’est plus à voir mais à concevoir. Alors
l’image elle-même est « voyante » : elle fonctionne
comme une métaphore de la vision.
Ainsi, la palpitation de la vie peut résulter du décalque
ombreux d’un corps, et l’abondance de la nature d’un
motif floral, animé par la répétition illusionniste
d’un miroir – « A Soul’s Purgatory ». Ainsi,
la nostalgie du paradis terrestre peut s’incarner dans le silence
majestueux d’un rideau sur un mur, qui invite à un passage
impossible à travers le feu transgressif et purificateur du rouge
vif de sa tenture, dans l’encadrement parfait des deux colonnes
enracinées sur une terre aussi profonde et éthérée
que le bleu du stuc qui les soutient, et du chapiteau chatoyant d’une
végétation dorée, comme tronc et feuillage d’un
Arbre de Vie – et voilà « Heaven on the Earth ».
Par son caractère spirituel et allégorique, sa référence
à des scènes bibliques, le titre des œuvres vient consacrer
et authentifier la nature symbolique de ces espaces, qu’arpente
et traverse la mémoire comme une terre promise.
Les animaux que Karen Knorr installe dans ses œuvres apportent leur
pierre à cette mise en abyme critique. Leur irruption insolite
les impose comme des figures parodiques du vivant au sein d’un univers
de conventions esthétiques. Etrangement, la bête confère
une certaine humanité à ces abstractions formelles en s’introduisant
dans l’image. L’animal, en tant qu’archétype,
en appelle aux couches profondes de l’inconscient et de l’instinct
; il incarne la dimension archaïque de notre psyché. Ainsi,
au sein de l’œuvre, l’animal se révèle
genius loci – esprit du lieu, et autorise une continuité
entre l’image et celui qui la regarde. Il concrétise et unifie
l’espace de la représentation en lui insufflant l’actualité
et le sens de sa présence, en même temps qu’il réfère
à la présence intuitive du spectateur. Un lieu, un instant,
un personnage : l’histoire peut commencer. En fouillant les archétypes,
le regard met en action la scène et la mémoire en décrypte
le récit. Dans l’histoire des civilisations européennes,
l’agneau constitue le modèle allégorique de la victime
propiatoire, celui qu’il faut sacrifier pour assurer son propre
salut, ainsi que du triomphe du renouveau, de la victoire, toujours à
refaire, de la vie sur la mort. Où, sinon sur les terres imaginaires
de la mythologie et de la religion, deux agneaux enlacés sur le
sol d’une église peuvent-ils interpréter les rôles
de la Vierge et de l’Enfant ?
En fait, nous regardons moins ces paysages qu’eux-mêmes regardent
à l’intérieur de nous, par l’extraction des
formes symboliques qui nous habitent. Comme la chouette de « Annnunciation
» qui, du centre de l’image, nous fixe dans les yeux. Ce que
vient annoncer cet animal, le message que cet ange inattendu entend révéler,
c’est peut-être le mystère paradoxal d’une perception
qui œuvre dans la latence de l’illusion, véhicule de
sensations insaisissables et pourtant persistantes. Oiseau nocturne, lié
à la lune, la chouette ne peut supporter les rayons du soleil.
Elle est donc étrangère et aveugle à la lumière
qui la frappe et convoque son apparition. Et pourtant ses yeux ne sont
pas éteints ; en eux brille une étincelle vivace et pénétrante.
La chouette est traditionnellement l’attribut des devins ; elle
symbolise le don de clairvoyance, mais à travers les signes qu’ils
interprètent. L’oiseau de l’ingénieuse Athéna-Minerve
incarne la réflexion et l’imagination qui dominent les ténèbres,
et qu’elle nous aide à traverser.
Histoires Naturelles, Nathalie Leleu, septembre 2001
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